
Adulée dans sa Finlande natale, la peintre Helene Schjerfbeck (1862–1946) reste peu connue en dehors de son pays. « Voir le silence », titre de la rétrospective que lui consacre jusqu’au 5 avril prochain le Met, à New York, dit toute l’atmosphère qui se dégage des toiles de cette grande voyageuse qui aimait travailler en solitaire, affectée par la maladie, inspirée par Manet ou Greco et entièrement dévouée à son art. Portrait. (Merci à beaux-arts Magazine)
Elle leur demandait le silence ; jamais elle ne voulait croiser leur regard ; elle ne donnait pas leur nom… Même face à ses modèles, la peintre Helene Schjerfbeck semblait seule, vouloir rester seule, au cœur des étendues glacées du nord de la Finlande. Car c’est ainsi qu’elle pouvait « Voir le silence » : l’intitulé de la rétrospective qui la consacre à New York a été choisi avec soin par le Metropolitan Museum of Art. Il dit bien l’énigme incarnée par cette singulière artiste qui, malgré nombre de maladies et moult bouleversements politiques, n’a jamais renoncé à peindre : « Peindre est difficile, et cela épuise corps et âme quand tu ne trouves pas le geste juste, écrivait-elle au peintre Einar Reuter, son confident.
Et pourtant, c’est ma seule joie dans la vie. » Célébrée depuis longtemps dans sa contrée natale de Finlande (sa rétrospective à l’Art Museum Ateneum d’Helsinki a attiré plus de visiteurs que celle consacrée à Picasso), adorée par Ingrid Bergman qui possédait plusieurs de ses toiles, elle reste peu connue en dehors de son pays. Même en France, où elle a pourtant passé ses années de formation et où le musée d’Art moderne de Paris lui a consacré sa première rétrospective en 2007. Car malgré son image de recluse, elle a beaucoup voyagé avant l’isolement final.
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Helene Schjerfbeck, Girl on the sand, 1912. Helene Schjerfbeck, Girl on the sand, 1912 i Infinie modernité de cette image qui joue l’inachevé et opte pour des tonalités de rouge orangé, rares chez l’artiste.Détrempe sur toile • 57 × 50 cm. • Coll. et Finnish National Gallery / photo Heritage Images / akg-images / Heritage Art.

Helene Schjerfbeck, Fête Juive (Sukkot), 1883. Helene Schjerfbeck, Fête Juive (Sukkot), 1883 i Cette évocation de la « fête des cabanes », où les fidèles les plus pratiquants prient, mangent et dorment dans des huttes au toit de branchages, a remporté un grand succès critique au Salon. C’est aussi une tendre évocation de la petite communauté hébraïque de Finlande.Huile sur toile • 115 × 172 cm. • Coll. et © Signe and Ane Gyllenberg Foundation, Helsinki / Photo Matias Uusikylä / Signe and Ane Gyllenberg Foundation.
Une jeune prodige
Née à Helsinki en 1862, de parents suédois, dans une famille de peu de fortune, Helene Schjerfbeck fait montre dans sa plus tendre enfance d’un indéniable talent. La légende raconte même qu’elle estdevenue artiste dès l’âge de 4 ans quand, après qu’elle s’est fracturé la hanche en tombant dans les escaliers, son pèrelui offre un crayon.
Elle ne cesse alors de dessiner. Inscrit aux cours de la Société des beaux-arts d’Helsinki à 11 ans, le jeune prodigeimpressionne ses pairs. Dans la Finlande d’alors, l’égalité des sexes ne pose déjà plus question. Bientôt, grâce à une toile évoquant la guerre contre la Russie qui témoigne d’une dextérité étonnante, elle décroche une bourse pour étudier à Paris. Elle a 18 ans.
Helene Schjerfbeck passe plusieurs années dans la capitale française, notamment à l’Académie Colarossi, sous la houlette des naturalistes alors en vogue. Sa maîtrise du pinceau est déjà remarquable. Peu à peu, elle se dépouille de tout académisme mais aussi de l’influence des peintres de plein air de Barbizon, qui la fascinent un temps. Elle admire l’œuvre de Puvis de Chavannes, dont la palette de gris et de beiges mats se rapproche de la sienne. Sous l’influence de Manet et d’Henri Fantin-Latour, elle s’essaie au genre de la nature morte.

The red apples. 1915. L’une des rares natures mortes peintes par Helene Schjerfbeck, qui se défait ici de l’influence de Cezanne et frôle l’abstraction.
À Pont-Aven avant Gauguin
Mais c’est plutôt par sa vision nouvelle du paysage qu’elle s’impose. Avant que Gauguin et Émile Bernard n’en fassent une colonie d’artistes, elle part pour Pont-Aven et Concarneau, à la découverte de la Bretagne sauvage ; elle visite aussi la Cornouaille, autour de St Ives. De ces périples, elle revient avec des paysages singuliers. View of St Ives (1887) faitbasculer la perspective sur le village, avec d’étonnants jeux d’échelle. Dans Clothes Drying, les draps au sol semblent presque taches abstraites. Tout comme The Door, rectangle noir flottant dans un extrême dépouillement.
Rapidement, elle expose au Salon, à Paris, où les carrières se font et se défont. Son évocation saisissante de la fête juive de Souccot, avec cette enfant alanguie aux côtés d’un vieillard, suscite l’admiration au Salon de 1883. Elle participe aussi à l’Exposition universelle de 1889, dans la section finlandaise ; elle y décroche une médaille de bronze pour La Convalescente. Maisles critiques de son pays, déboussolés par son approche audacieuse du paysage, la rejettent d’abord. Ses comparses finlandais, Akseli Gallen-Kallela en tête, sont à l’époque embarqués dans unromantisme national : après des siècles d’occupation suédoise, sous domination russe jusqu’en 1917, la Finlande est unenation naissante qui doit façonner son identité culturelle.
Helene Schjerfbeck participe comme d’autres à l’élaboration de ce roman national, plusieurs de ses toiles illustrant l’histoire de son pays. Mais la culture visuelle de son temps l’inspire davantage : elle aime àpuiser dans la mode (elle restera nostalgique de la mode parisienne toute sa vie), les magazines et les catalogues du moment. À lire aussi : À la découverte des chefs-d’œuvre méconnus de la Finlande
Des voyages formateurs
« C’est dans mes voyages que je me suis trouvée. »
Helene Schjerfbeck
De retour en Finlande au début des années 1890, elle enseigne d’abord à Helsinki puis part pourla province reculée d’Hyvinkää, au nord de la capitale, pour s’occuper de sa mère, veuve vieillissante. Elle abandonne alors le naturalisme pour tendre à plus d’abstraction, sans jamais renoncer tout à fait à la figure. Parenthèse en 1894 : la Société d’art finlandaise l’envoie faire son grand tour à Vienne et Florence. Elle y copie des œuvres de Holbein, Vélasquez, Fra Angelico, Fra Filippo Lippi ou Giorgione.
Sur les hauteurs de Florence, elle s’attarde à Fiesole, qui lui inspire plusieurs paysages éthérés, cyprès en sfumato de blanc. Bientôt, elle ne voyagera plus guère que pour se rendre dans un sanatorium en Suède. Mais le souvenir de ses périples continue à la nourrir. « C’est dans mes voyages que je me suis trouvée », disait-elle.

Helene Schjerfbeck, La Porte, 1884, un rectangle noir tranchant sur deux blocs de gris et de beiges… Dès ses débuts, Helene pousse son art vers une certaine radicalité.
L’amour de sa vie marié à une autre
En 1915, elle tombe amoureuse du jeune artiste Einar Reuter. La grande passion de sa vie. Elle lui envoie des centaines de lettres, qui demeurent un témoignage précieux de ses états d’âme comme de ses expériences picturales. Mais un jour, il lui annonceson mariage avec une autre. Dévastée, Helene Schjerfbeck tombe en grave dépression. Elle s’en remettra doucement, péniblement.
« Schjerfbeck a fait preuve d’une détermination farouche à poursuivre sa peinture, contre toute adversité. »
Dita Amory
Reuter et elle resteront en contact jusqu’au bout : il écrira même sa biographie. « Cet épisode a initié toute une mythologie autour d’une Helene qui serait l’incarnation de la victime, dépressive chronique. ‘Voir le silence’ vise à dépasser cette martyrologie et à rappeler avant tout qu’elle mérite sa place dans l’histoire du modernisme, pondère Dita Amory, commissaire de l’exposition du Metropolitan. Elle a fait preuve d’une détermination farouche à poursuivre sa peinture, contre toute adversité. »
C’est au cœur des années 1910 et 1920 qu’elle peint quelques-unes deses toiles les plus touchantes. Vie monacale, isolement total. Pour dire le silence alentour, le silence en elle, son pinceau se fait plus doux. Alors que sa palette se réduit autour denuances de blanc, noir et bleu, proche de celle de James Abbott McNeill Whistler, sa technique se perfectionne.
Des portraits sensibles

Helene Schjerfbeck, Silence, 1907 Ce portrait de neige et de silence démontre à merveille comment l’artiste, plus que des personnages, cherchait à dépeindre des sentiments.
Jamais elle ne cesse de la renouveler, améliorant sa maîtrise du couteau avec lequel elle gratte la surface de la toile, parfois jusqu’à l’os. Ajoutant, retirant sans cesse des couches de peinture, elle joue avec grâce des réserves, des effacements, des surgissements. Sa communauté de voisins lui sert de modèles de fortune, tout comme sa mère. Figures isolées, revêtues de noir, perdues dans leurs pensées, dans le temps.
Au sein de cette séquence de portraits qui caractérise ses années 1920 et 1930, seul son neveu, appelé Måns, apparaît comme un modèle identifié. La fille au béret, le marin, l’Anglaise aux joues rouges… Tous ses personnages s’échappent versleur propre énigme, nous acceptant à peine dans leur cadre. « Schjerfbeck étudie le langage formel – lumière, espace, volume – et non l’âme du modèle », analyse Dita Amory. « Elle ne dépeint pas tant un être humain qu’un état sensible », ajoute Max Hollein, directeur du Met. À tous ses modèles, elleimpose le silence. Elle refuse même de leur montrer le résultat final. Bientôt, ils disparaîtront ; elle n’en a plus besoin.
De la peinture de son temps, elle se tient désormaisà l’écart, même si elle garde une forte impression des Cezanne et Gauguin qu’elle découvre à l’Ateneum d’Helsinki en 1917. À mille lieues des neiges de Finlande, ellesonge davantage aux peintures de Greco : elle ne les a jamais vues exposées mais les a découvertes dans un magazine en 1912. Depuis, lestristes Madones du maître de Tolède ne cessent de l’accompagner. Elles lui inspirent notamment une magnifique Spanish Woman (vers 1928). Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle s’en sentira plus proche que jamais.
On songe aussi à Goya devant lesautoportraits saisissants qu’elle réalise en ces tristes temps. Au fil de sa carrière, elle en a peintplus de quarante. Elle apparaît d’abord, juvénile, sous son pinceau naturaliste ; puis inquiète, presque effacée parfois par le pinceau. Distordue et presque grimaçante, enfin, dans les dernières toiles, insupportables de douleur. Alors que la guerre fait rage dans toute la Finlande, son marchand d’art l’a persuadée en 1944 des’installer en Suède. Peints dans la chambre d’hôtel où elle passe ses dernières années, isolée, ses derniers autoportraits se font spectres. De simples crânes, orbites creusées, lèvres effacées, un cri à la Munch. Juste avant que la mort ne la saisisse, en 1946, elle pressent le silence à venir.