John Singer Sargent : l’un des plus grands peintres américains du XIXe siècle en 5 dates clés
PORTRAIT

- Par Albert Serdet le 23.08.2025mis à jour le 19.08.25, CONNAISSANCE DES ARTS (5€ mensuel, aidez la presse)

John Singer Sargent, Madame X (madame Pierre Gautreau) (détail), vers 1883-1884, huile sur toile, 208,6 x 109,9 cm, États-Unis, New York, The Metropolitan Museum of Art © The Metropolitan Museum of Art, Dist. GrandPalaisRmn
Malgré le scandale de Madame X, John Singer Sargent (1856-1925) fut accepté dans les plus hautes sphères de la société. De Florence à Boston en passant par Paris et Londres, Il sut fasciner ses contemporains par son regard juste et sa main expressive.
John Singer Sargent est né en 1856 à Florence dans une famille d’intellectuels. Il fut très jeune encouragé à dessiner tous les jours, et apprit cinq langues, préfigurant une grande carrière d’artiste international. Si on connaît Sargent pour ses portraits, il fut également le peintre de paysages, de tableaux de guerres et décora de grands monuments américains. En cinq dates clés, «Connaissance des Arts » va tenter de rendre de compte de la trajectoire pleine de succès d’un des plus grands artistes américains du XIXe siècle et l’un des peintres les plus mondains de l’histoire de l’art. :
1879 : Reconnaissance du talent de portraitiste du jeune Sargent par le Salon
À l’âge de 18 ans, en 1874, Sargent entre aux Beaux-Arts. Parallèlement, il intègre l’atelier du portraitiste Carolus-Duran. En 1879, il présente au Salon un portrait de ce dernier et obtient une mention honorable. Il reçoit alors de nombreuses commandes et se fait ainsi une place dans les cercles mondains parisiens.

John Singer Sargent, Portrait de Carolus-Duran, 1879, huile sur toile, Clark Art Institute © Wikimedia Commons
1884 : Le scandale du Portrait de Madame X
Fasciné par la beauté de Virginie Gautreau, la femme très en vue d’un riche banquier dans la bonne société parisienne, Sargent lui propose de faire son portrait. Il l’achève en 1884. Mais le portrait fait scandale. Une des bretelles de la robe tombait de l’épaule et donnait au tableau une sensualité extrême. Le peintre est exclu des hautes sphères parisiennes et part s’exiler à Londres. Il conservera toutefois un lien avec la France. En 1889, lors de l’Exposition universelle, il obtint un Grand Prix et devint même chevalier de la Légion d’Honneur. En 1892, avec l’achat de la Carmencita (1892), Sargent entra officiellement dans la collection nationale française.

John Singer Sargent, Madame X (madame Pierre Gautreau), vers 1883-1884, huile sur toile, 208,6 x 109,9 cm, États-Unis, New York, The Metropolitan Museum of Art © The Metropolitan Museum of Art, Dist. GrandPalaisRmn

source musée d’Orsay.
1888 : Première exposition personnelle aux États-Unis
En 1888 est organisée la première exposition personnelle de Sargent. Elle eut lieu à Boston et consacra le travail de l’artiste à l’international. Sargent se montra dès lors très attaché à sa nationalité américaine, au point par exemple de refuser d’être promu au rang de chevalier de la Couronne britannique en 1907.

John Singer Sargent, Margaret Stuyvesant Rutherfurd White (Mrs. Henry White), 1883, huile sur toile, National Gallery of Art, Washington
1893 : Première grande commande, la décoration murale de la Public Library de Boston
La Public Library de Boston confie à Sargent la décoration de ses murs. Première grande commande de l’artiste. En 1916, on réclame de lui qu’il peigne la rotonde du Museum of Fine Arts. La troisième grande commande est faite par l’université d’Harvard qui lui demande d’orner sa bibliothèque.

John Singer Sargent, La Carmencita, vers 1890, huile sur toile, 229 x 140 cm, Musée d’Orsay, achat à John Singer Sargent, 1892 ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
1900 : Diversification des sujets de Sargent
À partir de 1900, Sargent s’essaye aux paysages. Ses œuvres trouvèrent une réception mitigée mais furent malgré tout l’objet de grandes expositions comme à la Carfax Gallery de Londres en 1905 ou à la Knoedler Gallery de New-York en 1909. Ce Atournant montre comme Sargent explora d’autres types de représentations. Il renonça officiellement à sa carrière de portraitiste en 1907. En 1918, la Couronne britannique mandate Sargent comme peintre de guerre. Il produira notamment Gassed (1918) et General Officers of World War (1922) avant de mourir en 1925.
Exhibition Tour—Sargent and Paris | Met Exhibitions (video YOUTUBE)

John Singer Sargent, Le Verre de porto, 1884
Cette toile évoque dans l’intimité de leur foyer le couple Vickers, mécènes qui l’aidèrent à relancer sa carrière à Londres. L’audace de sa composition (l’homme est coupé par le cadre, à droite) doit beaucoup aux leçons de Manet et Degas.

John Singer Sargent dans son atelier du 41, boulevard Berthier, dans le 12e arrondissement de Paris, avec le Portrait de Madame X, 1884. Ce tableau était le plus cher à son cœur, mais le scandale qu’il suscita au Salon cette année-là faillit bien lui coûter sa carrière et le contraignit à quitter la capitale pour Londres.

John Singer Sargent, Spanish Roma Woman [Gitane], vers 1876–1882; Lors de ses voyages à travers l’Europe, Sargent découvre l’Espagne. Il en rapporte de nombreux croquis évoquant la vie des Roms hispaniques, et ce superbe portrait.
GALERIE
HISTOIRE D’UNE MUSE
La muse de Rose-Marie Ormond
Sargent et « la fille la plus charmante qui ait jamais existé »
Par Philip McCouat.
LE JOURNAL DE L’ART

Introduction
C’était le Vendredi saint, le 29 mars 1918. Un obus allemand, tiré par un canon surpuissant nouvellement mis au point, s’abattit sur le toit et les murs de pierre de l’église Saint-Gervais à Paris, provoquant son effondrement et tuant des dizaines de civils français. Cet acte se révélerait futile : quelques mois plus tard, la guerre prendrait fin avec la défaite des forces allemandes. Mais le souvenir amer de cette attaque perdurerait.
Dans cet article, nous examinons comment cet événement a marqué les vies et les destins intimement liés de deux personnes parmi les victimes. La première était le célèbre peintre américain John Singer Sargent, la seconde sa nièce Rose-Marie Ormond, modèle de certaines des toiles les plus célèbres de Sargent et celle qu’il décrivait comme « la fille la plus charmante qui ait jamais vécu » [1] .
Un maître du portrait mondain
John Singer Sargent naquit en 1856, alors que ses parents américains, grands voyageurs, séjournaient à Florence. Il fit ses études à Paris et, après s’être essayé à la peinture de paysages, se tourna vers le domaine plus lucratif du portrait, où il fit preuve d’un talent et d’une énergie exceptionnels. Il obtint de nombreuses commandes et connut rapidement un succès fulgurant, peignant les portraits de riches, de privilégiés et de célébrités, et exposant régulièrement au Salon de Paris. Il impressionna par l’assurance de son coup de pinceau, expérimentant souvent des compositions et des effets de lumière originaux, bien que le décolleté suggestif et plongeant de son célèbre Portrait de Madame X (1884) ait suscité une réaction majoritairement défavorable (tout en restant l’un de ses portraits préférés). Il s’installa ensuite à Londres, voyageant fréquemment en Europe, au Moyen-Orient et aux États-Unis. Sa production fut immense, mais sa polyvalence apparemment sans effort, sans parler de son succès, suscita le ressentiment de certains artistes et critiques.
Les séjours de Sargent dans les Alpes
Malgré son succès, au début du XXe siècle, Sargent commençait à se lasser des exigences constantes du portrait. Ses portraits avaient perdu de leur attrait à ses yeux – il les décrivait avec dédain comme « des tableaux où la bouche a un petit quelque chose qui cloche » [2] . Il se tourna alors vers une autre voie, celle qui lui permettrait de suivre ses propres envies. Il commença à passer ses étés et ses automnes dans les magnifiques Alpes européennes avec un groupe de peintres, de parents et d’amis, peignant abondamment en plein air le jour – les non-peintres lui servant souvent de modèles – et dînant convivialement le soir. Au lieu de portraits, il s’agissait généralement de paysages à l’aquarelle, exécutés rapidement, représentant une ou plusieurs figures dans des postures détendues (mais soigneusement mises en scène).
Bien que célibataire, Sargent était devenu à cette époque le chef de facto de sa famille élargie et tenait particulièrement à inclure ses sœurs Emily et Violet dans ces séjours idylliques annuels. Violet avait également amené ses enfants, Rose-Marie et Reine, qui avaient été élevées par leur grand-mère suisse francophone ; ces réunions étaient donc ce qui se rapprochait le plus d’une vie de famille normale pour elles. Fig. 1 : Rose-Marie Ormond, âgée de 13 ans, en costume turc, s’efforce d’avoir l’air séduisante (1906)Pour les enfants, ces vacances étaient de grandes aventures : ils posaient souvent en costumes orientaux exotiques – spécialement apportés par Sargent pour l’occasion –, se promenaient dans les bois, cueillaient des fraises et devaient même éloigner les peintres des vaches curieuses [3] . Rose-Marie, en particulier, montrait un don pour le modèle. Même à 13 ans, elle était belle, élégante et d’une maturité remarquable. Elle devint rapidement l’un des sujets préférés de Sargent et figura dans nombre de ses tableaux. Fig. 2 : John Singer Sargent : Le Ruisseau noir (1908). Rose-Marie à 15 ansBien que n’étant pas d’une beauté conventionnelle, Rose-Marie semblait rayonner d’une personnalité chaleureuse et lumineuse et, comme l’a noté Karen Corsano, plus que toute autre mannequin amateur de Sargent, elle semblait interagir de façon saisissante avec le spectateur : un rire facile, une jeune fille au regard chaleureux et engageant [4] . Sargent l’appréciait autant pour sa personnalité pétillante que pour ses qualités de mannequin. Elle deviendra son modèle pendant sept ans.Fig. 3 : Dorothy Barnard et Rose-Marie (à droite) posent pour Simplon Pass : Reading (photo 1911)Fig. 4 : John Singer Sargent, col du Simplon : Reading (1911)À la fin de son adolescence, Rose-Marie fut représentée par Sargent dans des tableaux plus travaillés (Fig. 5). En 1912, il réalisa enfin un portrait officiel d’elle, alors âgée de 19 ans, le seul de ses tableaux portant son nom (Fig. 6). Comme le remarque Corsano, Sargent avait, ces dernières années, immortalisé le charme de Rose-Marie à mesure qu’elle s’épanouissait, et il présentait ici avec fierté sa muse devenue adulte [5] . Or, ce fut l’un des derniers portraits qu’il fit d’elle. Fig. 5 : John Singer Sargent, Nonchaloir, ou Repos (1911)Fig. 6 : John Singer Sargent, Portrait de Rose-Marie Ormond (1912)






Les soldats aveuglés dans Sargent’s Gassed
La perte de Rose-Marie lors de l’attaque du Vendredi saint affecta profondément Sargent, et cette intensité transparaît clairement dans les œuvres majeures qu’il créa après la guerre.
Peu après la mort de Rose-Marie, le Département britannique de l’information le contacta pour lui proposer une mission en France en tant qu’artiste de guerre, aux côtés d’artistes britanniques tels que Muirhead Bone, Sir John Lavery et Paul Nash. Cette demande était appuyée par une lettre du Premier ministre en personne, Lloyd George.
Sargent ignorait tout des affaires militaires et était parfaitement conscient que ce nouveau projet serait très différent de ses précédents portraits mondains et aquarelles idylliques. Mais, face à ces événements tragiques récents, il sembla trouver un nouveau sens à sa vie et accepta. Il arriva au quartier général du général Haig en France, toujours aussi élégant, « vêtu d’un kaki impeccable, ceinture Sam Browne sous l’aisselle, guêtres, etc., et des malles Saratoga remplies de son trousseau » [17].
Sargent se rendit plusieurs fois sur le front et réalisa de nombreuses peintures et esquisses, mais peinait à trouver un sujet pour l’œuvre majeure qu’on attendait de lui. Finalement, en août 1918, l’inspiration lui vint. Il se trouvait dans un poste de secours avec son collègue artiste Henry Tonks, qui décrivit la scène : « Les blessés gazés affluaient… Ils étaient assis ou allongés dans l’herbe, il devait y en avoir plusieurs centaines, visiblement en proie à d’atroces souffrances… » Sargent fut très marqué par la scène et prit immédiatement de nombreuses notes. Pour Sargent, ce fut une expérience bouleversante, la plus émouvante de toute sa guerre. Cela n’avait rien d’étonnant, compte tenu du souvenir qu’il avait du travail de Rose-Marie auprès d’hommes souffrant de la même manière. Comme le souligne Corsano, ces soldats aveugles, les yeux bandés, durent lui rappeler visuellement les soldats aveugles auxquels Rose-Marie avait consacré les dernières années de sa vie [18].Fig. 12 : John Singer Sargent, Gazé (1919)Le résultat final fut l’immense fresque de Sargent, « Gassed ». Large de six mètres,
Elle offre un panorama presque vertigineux, dominé par une rangée de huit soldats britanniques, les yeux bandés suite à leur exposition au gaz moutarde, guidés par un infirmier. Ils avancent de gauche à droite sur des caillebotis qui leur permettent de traverser le champ boueux. Chacun a la main sur l’épaule de celui qui le précède, une scène qui rappelle étrangement la file de paysans aveugles du tableau de Bruegel, « Les Aveugles guidant les Aveugles » (dont nous parlons dans cet article ) . L’un des aveugles, le quatrième en partant de la gauche, se détourne, apparemment pour vomir. Un autre, le troisième en partant de la droite, lève la jambe de façon exagérée, incapable de voir où il met les pieds. Ils se dirigent vers un poste de secours, dont on aperçoit les cordes tendues de la tente à droite de l’image, près d’une pâle lune naissante, où une autre rangée de huit hommes avance à petits pas, assistés par deux médecins en blouse blanche. Au premier plan, d’autres soldats aveuglés gisent, épuisés, attendant visiblement leur tour. À l’arrière-plan, à peine visibles entre les jambes des soldats aveuglés à gauche, on aperçoit d’autres corps étendus et les tentes du campement ; et à droite, des hommes en pulls rouges et bleus jouent au football, le ballon filant vers le gardien de but, un rappel amer de la normalité du monde extérieur.
Extrait wiki
Gazés (Gassed) est un tableau que John Singer Sargent peint à l’huile en 1919 et qui illustre les effets d’une attaque au gaz moutarde de la Première Guerre mondiale. On y voit des files de soldats blessés marcher vers un poste de secours, entourés d’autres soldats blessés gisant au sol. Chargé par le British War Memorials Committee (Comité britannique des monuments aux morts) de garder trace de la guerre, Sargent visita le front de l’Ouest en juillet 1918 et passa du temps avec la Guards Division près d’Arras, puis avec le corps expéditionnaire américain près d’Ypres. La peinture fut achevée en mars 1919 et choisie pour peinture de l’année par la Royal Academy of Arts en 1919. Elle est conservée à l’Imperial War Museum à Lond
L’immensité du tableau et le point de vue en contre-plongée du spectateur contribuent à créer l’impression que ce dernier est lui-même plongé au cœur de cette scène d’horreur. Loin d’être un vibrant hommage à un sacrifice glorieux, l’œuvre est un rappel poignant de la brutalité et des souffrances endurées par les soldats, une situation que Sargent avait vécue de près, mais à laquelle il était aussi – et surtout – déjà profondément sensibilisé par l’expérience de Rose-Marie, infirmière auprès des aveugles pendant des années.
Rose-Marie dans Le Triomphe de la religion de Sargent
Après avoir achevé Gassed, Sargent reprit un vaste projet de panneaux multiples auquel il travaillait par intermittence depuis des décennies. En 1890, il avait accepté la commande de la décoration murale de la galerie des collections spéciales, en haut de l’escalier principal de la bibliothèque de Boston. Sargent avait accepté ce projet car, chose assez surprenante, il considérait la décoration publique comme la tâche la plus prestigieuse à laquelle un peintre puisse aspirer, la plaçant au-dessus de la composition figurative et des paysages, et les portraits au dernier rang. Il souhaitait couronner son œuvre par une création grandiose, stimulante et monumentale [19] . Bien que n’étant pas lui-même un homme profondément religieux, Sargent s’intéressait beaucoup à l’imagerie et à l’iconographie religieuses, ce qui se reflétait dans le thème majeur qu’il avait conçu : Le Triomphe de la Religion [20].
Les panneaux auxquels Sargent reprit en 1919 étaient les peintures murales Synagogue et Église . Toutes deux représentent les conséquences de la mort du Christ. Cela s’était bien sûr produit le Vendredi saint d’origine, il était donc presque inévitable que les souvenirs des événements tragiques du Vendredi saint de l’année précédente soient douloureusement présents à l’esprit de Sargent lorsqu’il se mit au travail. Fig. 15 : John Singer Sargent, panneau « Église » extrait de Le Triomphe de la religion (1919)Le panneau de l’Église (Fig. 15) représente une Vierge à l’Enfant trônant, le Christ mort gisant entre ses genoux. Marie y est dépeinte à la fois comme la mère éplorée du Christ et comme l’incarnation de l’Église, épouse du Christ. Son regard est fixe et droit devant elle. Cependant, cette représentation présente des aspects inhabituels. Son visage, selon certains, ressemble à celui de Rose-Marie, et sous le manteau qui la recouvre, il est encadré d’une guimpe – la coiffe traditionnelle des infirmières de l’hôpital de Reuilly ( voir au verso, Fig. 9 ). Plus étonnant encore, elle porte un grand manteau militaire gris, « l’habit d’hiver usagé d’une infirmière pendant la Grande Guerre » [21] .
En bref, la conception de l’ Église chez Sargent a été profondément marquée par la guerre, et par Rose-Marie en particulier. Corsano suggère, de manière plausible, que Sargent entendait que cette figure représente non seulement l’Église et la Pietà, mais aussi Rose-Marie elle-même, veuve du martyr et infirmière militaire. Vu sous cet angle, le tableau se transforme ainsi en une commémoration par Sargent de sa nièce disparue [22] .Fig. 16 : John Singer Sargent, panneau « Synagogue » extrait de Le Triomphe de la religion (1919)Cette impression est confirmée par la présence d’échos similaires de la guerre et des soldats aveuglés qui apparaissent sur le panneau de la Synagogue . Ici, Sargent représente une femme aux yeux bandés, effondrée dans les ruines du Temple. Cette imagerie visait à refléter les conceptions chrétiennes médiévales quant à la perte d’autorité de la Synagogue, résultant de son incapacité à reconnaître la divinité du Christ. Cependant, bien que la figure elle-même ne présente aucune ressemblance avec Rose-Marie, les parallèles avec ses patients aux yeux bandés et avec les circonstances de sa mort sont frappants [23].
Conséquences
En 1922, après la reconstruction de l’église Saint-Gervais, un mémorial dédié aux victimes de l’attentat du Vendredi saint fut inauguré dans la chapelle commémorative. Il comprenait un vitrail, une sculpture représentant une foule de femmes et d’enfants accueillis au ciel, et les noms de toutes les victimes connues. La même année, la dépouille de Rose-Marie fut solennellement transférée à Soissons et inhumée dans la tombe de Robert, à quelques centaines de mètres seulement du lieu où il avait été tué huit ans auparavant. Leur pierre tombale commune s’y trouve encore aujourd’hui. La veille de chaque commémoration de l’Armistice, une procession d’habitants s’y rend pour une cérémonie, le dépôt d’une gerbe et le chant du premier couplet et du refrain de la Marseillaise [24] .
Comme tant d’autres victimes de la guerre, la vie de Rose-Marie fut tragiquement et injustement interrompue. Mais d’une certaine manière, elle continue de vivre. Grâce aux aquarelles de Sargent, elle médite encore au bord du ruisseau, se détend toujours au soleil avec ses amis, se prélasse toujours langoureusement sur les berges herbeuses. Grâce à l’œuvre de Sargent, Gassed , le travail de Rose-Marie auprès des soldats aveugles est honoré et perpétué dans les mémoires. Et grâce aux fresques de la Boston Library , Sargent fait vivre l’œuvre de Rose-Marie et les sacrifices qu’elle et son mari ont consentis. En bref, l’histoire de Rose-Marie demeure aujourd’hui un puissant rappel des mots du médecin grec Hippocrate, il y a quelque 2 500 ans : « La vie est courte, l’art est long. » ■©
Philip McCouat 2019. Première publication : juin 2019.Cet article peut être cité comme suit : « Rose-Marie Ormond : la muse de John Singer Sargent et “la fille la plus charmante qui ait jamais vécu” »,
Journal of Art in Society , www.artinsociety.com.Vos

Notes de fin
[1] Pour la préparation de cet article, je me suis largement appuyée sur l’excellent ouvrage de Karen Corsano et Daniel Williman, *
John Singer Sargent and his Muse* , une ressource inestimable dans ce domaine. Voir également Cate McQuaid, compte rendu de *John Singer Sargent and His Muse*, *
Boston Globe*, 22 septembre 2014.[2] Cité dans Corsano, p. 53. Sargent considérait le portrait comme une forme relativement mineure de l’art pictural, « embellissant les gens ordinaires pour plaire à leur famille » : *op. cit.*, p. 207.[3] Corsano, *op. cit.*, p. 58. [4] Corsano, *op. cit.*, p.57-60. [5] Corsano, *op. cit.*, p. 62.[6] Corsano, *op. cit.*, p. 14.[7] Corsano, *op. cit.*, p. 72. Rose-Marie a également collaboré activement avec Robert dans ses travaux universitaires.[8] Les citations du Journal de Robert sont tirées de Corsano, op. cit., p. 102-124.[9] Corsano, op. cit., p. 136, 128.[10] Corsano, op. cit., p. 140. [11] Corsano, op. cit., p.163 et suiv.[12] Corsano, op. cit., p. 159-160.[13] Corsano, op. cit., p. 166-168.[14] Corsano, op. cit., p. 168. [15] William G. Sharp, Washington, 3 avril 1918, Source Records of the Great War, vol. VI, éd. Charles F. Horne, National Alumni 1923. Consulté sur
https://www.firstworldwar.com/source/parisgun_sharp.htm en juin 2019.[16] Corsano, op. cit. à la page 192.[17] Corsano, op. cit. à la page196. [18] Corsano, op. cit. à la page 199.[19] « Décoration » dans ce contexte ne signifie pas une simple embellissement, mais plutôt « beau, approprié et digne du lieu » : Corsano, op. cit. aux pages 25 et 207.[20] Pour une analyse détaillée et perspicace du projet, voir également Sally M Promey, « Sargent’s Truncated Triumph: Art and Religion at the Boston Public Library, 1890-1925 »,
The Art Bulletin , vol. 79, n° 2 (juin 1997), p. 217-250 ; et Corsano, op. cit., p. 224 et suiv.[21] Dans une esquisse préparatoire antérieure, Sargent avait même envisagé de représenter le Christ en soldat blessé, vêtu d’une tenue militaire, avec des bandages remplaçant la couronne d’épines, mais il y renonça finalement, la jugeant trop évidente : Corsano, op. cit., p. 228.[22] Corsano, op. cit., p. 224 et suiv. Voir aussi Promey, op. cit. [23] Le tableau suscita l’opposition de critiques qui lui reprochèrent notamment un parti pris chrétien, des stéréotypes sur le judaïsme et une certaine forme d’antisémitisme : voir Promey, op. cit., p. 232 et suiv. La dernière partie du projet ne fut jamais achevée, le panneau clé
du Sermon sur la montagne demeurant inachevé à la mort de Sargent en 1925.[24] Corsano, op. cit., p. 239.©
Philip McCouat 2019.Cet article peut être cité comme suit : « Rose-Marie Ormond : la muse de John Singer Sargent et “la fille la plus charmante qui ait jamais vécu” »,
Journal of Art in Society.www.artinsociety.comNous vous invitons à