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Par Emmanuelle Lequeux
Publié le 27 février 2026 à 07h00, mis à jour le 27 février 2026 à 07h05
Des dieux qui deviennent taureau, cygne ou pluie d’or, des femmes transformées en araignée ou en laurier, des statues qui prennent vie et des hommes qui se pétrifient… Avec ses Métamorphoses, illustre chef-d’œuvre de 12 000 vers, le poète latin Ovide allait donner à un nombre incalculable d’artistes, et sur des milliers d’années, matière à rêver, à imaginer, à créer. Le Rijksmuseum, à Amsterdam, se fait l’écho de ce somptueux héritage.

« Tout change, mais rien ne meurt. » Tel est le leitmotiv des Métamorphoses d’Ovide, l’un des récits les plus fondateurs de la pensée occidentale avec la Bible et les deux épopées d’Homère, L’Iliade et L’Odyssée. Stupéfiant poème, il a nourri deux millénaires d’imaginaire européen. Dans un latin somptueux truffé d’emprunts au grec, l’auteur né au Ier siècle avant Jésus- Christ, dans les Abruzzes, y décrit plus de 250 métamorphoses. Sous leurs troublants avatars, défilent Méduse et Pygmalion, Narcisse et Europe, Léda et Proserpine…
À elle seule, la liste de ces personnages suffit à rappeler combien, dans ce texte, l’inconscient collectif s’enracine. Impossible de dénombrer les œuvres qu’il inspire, de Nicolas Poussin jusqu’au film Le Règne animal (2023) en passant par les Fables de La Fontaine, qui lui était si redevable, ou le bassin de Latone qui, dans les jardins de Versailles, décrit en une séquence baroque la transformation d’hommes en grenouilles, provoquée par la colère de Junon.
Une expo présentée à Amsterdam avant Rome
Cette iconographie traverse ainsi les siècles et demeure aussi saisissante qu’au jour de sa création. Le Rijksmuseum d’Amsterdam en fait la démonstration en orchestrant un fabuleux carnaval des formes en hommage à l’inventivité de Publius Ovidius Naso, dit Ovide. En vedette, Hermaphrodite endormi, prêté à titre exceptionnel par le Louvre : quelle plus belle image donner à l’idée même de métamorphose que ce corps de marbre antique, entre deux sexes, enrichi à l’époque baroque par Le Bernin ? Il est entouré ici de quelque 80 merveilles signées Ribera, Dürer, Jan Gossaert, Titien ou Véronèse, jusqu’aux contemporains Giuseppe Penone ou Louise Bourgeois.

Ils feront cet été le voyage vers la galerie Borghèse de Rome, qui proposera une version de l’exposition légèrement différente. Si ces métamorphoses nous fascinent toujours, c’est « parce qu’elles sont si vives, imaginatives et, surtout, universellement humaines », résument dans le catalogue Francesca Cappelletti, directrice de la Galleria Borghese, et Taco Dibbits, en charge du Rijksmuseum, tous deux à l’origine de l’exposition. « Non seulement ces histoires expliquent des phénomènes cosmiques tels que le paradis, la Terre, le cours des saisons, les corps célestes, mais elles parlent aussi de la condition humaine – nos peurs et nos passions, nos joies et nos chagrins, la jalousie, la vengeance, la luxure et la douleur. »
L’histoire du cosmos et ses péripéties
Mais qui a lu l’intégralité de cet infini poème de 12 000 vers ? Bien peu d’entre nous, avouons-le. Quelques mots de présentation, donc, pour évoquer l’amplitude de ce « carmen perpetuum, poème ininterrompu », comme le définit Bart Ramakers dans le catalogue. Achevée au bord de la mer Noire, où l’auteur de L’Art d’aimer est exilé pour avoir déplu, sans doute, à l’empereur Auguste, cette ode à un monde mouvant se compose de quinze livres.
Ovide y retrace l’histoire du cosmos, à la fois terrestre et céleste, ainsi que les péripéties de leurs habitants : dieux, demi-dieux, nymphes, mortels, monstres et bêtes s’y transforment en organismes vivants (animaux, plantes et fleurs) ou en matières mortes. Notamment la pierre, qui joue un rôle de premier plan, provoquant mille répercussions sur l’imaginaire des artistes.
Des transfigurations complètement folles
Sa maîtrise de la langue est inégalée. Ainsi Ovide décrit-il Daphné, dont Le Bernin sculptera la transformation en laurier en l’une des incarnations les plus parfaites du mouvement baroque : « Une lourde torpeur envahit les bras, le sein doux est cerclé de fine peau, en feuillage les cheveux, en branches, les bras poussent, le pied jadis si vif colle aux racines figées, la tête est la cime. Une splendeur demeure en elle. Phoebus l’aime encore et, la main posée sur le tronc, il sent son cœur palpiter sous l’écorce nouvelle et embrasse les branches comme des bras.

De toute sa force, il donne des baisers aux bois et le bois renvoie les baisers. » Précisons que cet extrait, comme ceux qui suivent, est emprunté à la fascinante traduction de Marie Cosnay : parue en 2017, elle restitue fulgurances et mélodies de ce texte antique sur lequel tant de latinistes en herbe se sont fait les dents.
« Chez Ovide, le fini du corps qui peut tout subir s’oppose à l’infini de la possibilité des formes. »
Marie Cosnay
Mais Les Métamorphoses d’Ovide constituent bien plus qu’une succession de pittoresques transformations. Cosmogonie, l’ouvrage s’ouvre sur un récit du chaos originel et de la genèse, qui aboutit avec ces mots : « Et ainsi, jadis brute et sans image, la terre transformée se couvre de figures d’hommes inconnues. » Se succèdent ensuite une série de métempsychoses et transfigurations plus folles les unes que les autres. L’helléniste Pierre Judet de La Combe les résume ainsi dans sa préface à la traduction de Marie Cosnay : « Donc, tout change. Les dieux, les bêtes, même les pierres, les plantes et puis les nymphes […]. Le ciel aussi change, la nature, les villes, les rois […]. Une chose ne change pas, une seule : le langage. Il dit les changements à sa guise, au rythme qu’il veut, dans tous les lieux du monde. »

Chaque page se dessine comme une célébration du miracle de la vie. Cette évocation du paon, par exemple : « Et l’oiseau de Junon, qui porte une queue d’étoiles, et la tribu des oiseaux, tout ce monde est né du milieu d’un œuf ? Si on ne savait pas que c’est vrai, qui le croirait ? » Ovide y décrit la migration perpétuelle de la matière et de l’esprit vers de nouvelles existences, de nouvelles formes, à l’instar de l’homme qu’il dit né de glaise et de pierre.

« Chez Ovide, si la poésie est légère, le corps souffre lourdement, écrit Marie Cosnay dans la postface de sa traduction. Il est toujours question de corps, du corps tenu, empêché, maltraité, déformé. Chez Ovide, le fini du corps qui peut tout subir s’oppose à l’infini de la possibilité des formes. » Ainsi l’âme, à ses yeux, survit-elle. Tout change, mais rien ne meurt.
Un texte qui infuse l’époque baroque
Un récit universel, donc, riche d’allégories dissimulant des vérités plus profondes qui irriguent l’imaginaire des artistes au fil des siècles. « De telles images mentales étaient connues dans l’Antiquité sous le nom d’ ‘imagines’ ou de ‘phantasmata’. La force active de ces images – appelées ‘imagines agentes’ – provient principalement de leur impact affectif, de leur capacité à émouvoir le lecteur ou le spectateur et à l’aider ainsi à s’en souvenir », décrit Bart Ramakers dans le catalogue. D’abord lues à l’aune chrétienne durant le Moyen Âge, ces fables ont peu à peu été dépouillées de leur lecture religieuse pour être interprétées de mille façons.

« Les Métamorphoses forment une vaste tapisserie dans laquelle d’innombrables récits sont tissés et entremêlés. »
Frits Scholten
Réalisée à Venise en 1497, la première édition imprimée du chef-d’œuvre d’Ovide, dans sa traduction italienne, a un impact considérable. Les éditions se multiplient, les récits ovidiens envahissent l’art de l’Italie et bientôt du reste de l’Europe. Un siècle plus tard, le poème est devenu « une bible pour artistes », atteste aux Pays-Bas le biographe d’artistes Karel van Mander, dans son Schilder-Boeck (Le Livre des peintres, 1604). On redécouvre alors l’antique, sur fond de montée du protestantisme et de contreréforme. Dans ce monde instable, advient le temps du baroque : un temps de mouvement et de transition, qui impose à l’art théâtralité et dynamique.
« Une vision du monde principalement statique céda la place à une perspective cinétique et indéterminée, décrit Frits Scholten dans le catalogue. La natura naturata, la nature créée, se transforme en natura naturans, la nature créatrice, comme le postulera Baruch Spinoza (1632–1677) au milieu du XVIIe siècle. » Les cabinets de curiosités qui se multiplient alors dans les cours d’Europe en offrent une illustration. À lire aussi : Le baroque en 2 minutes
« La nature devient artifice, comme la poésie »

Mais si Les Métamorphoses s’avèrent si fécondes pour les artistes, c’est aussi qu’elles se lisent comme une longue et sinueuse parabole de la création. Pour preuve, poursuit Frits Scholten, la façon dont le poète, comme Arachné, l’une de ses héroïnes transformée en araignée par Minerve, se met en scène en « tisserand », jouant de l’ambivalence sémantique du latin textus, qui signifie à la fois « textile » et « texte écrit ». « Ses Métamorphoses forment une vaste tapisserie dans laquelle d’innombrables récits sont tissés et entremêlés – un tissu fin et délicat dont les fils sont des mots, liant tout à tout le reste. Ce faisant, il ose se placer aux côtés du créateur divin du cosmos. »
Plus que d’évoquer les métamorphoses, le texte d’Ovide en est l’incarnation dans son corps même. La « création comme processus », la transformation de la matière dont chaque fable est métaphore : ce leitmotiv inspire ainsi particulièrement poètes, philosophes et artistes. « Comme si les dieux qui métamorphosent leurs victimes étaient des artisans, des poètes, qui forgent des objets. La nature devient artifice, comme la poésie », décrit Pierre Judet de La Combe. Michel-Ange en offre une interprétation avec ses Esclaves qui semblent s’échapper du marbre, inachevés, non finito. À lire aussi : Ce que vous ne saviez (peut-être) pas sur Michel-Ange
Les artistes en véritables Pygmalion
Comment ne pas faire le lien avec tous ces processus de pétrification qui émaillent le texte d’Ovide ? Ils pullulent, de Narcisse qui, amoureux de son propre reflet, se fige dans le marbre, à Méduse qui transforme d’un regard qui l’approche en statue de pierre. Quel artiste ne s’est vu un jour en Pygmalion, qui « sculpte l’ivoire de neige », « lui donne une beauté que nulle femme n’a » et « se prend d’amour pour son œuvre » ? Si bien qu’un jour la statue prend vie, sous le nom de Galatée, et « sous le pouce les veines tâtées palpitent ». De Jean-Léon Gérôme et Mérimée jusqu’au film My Fair Lady (1964), la métaphore agit.
Mais chaque métamorphose a son poids d’héritage. Junon surprend Jupiter et sa maîtresse Io, qu’il transformera en vache pour qu’elle échappe à la colère de sa femme, dans les toiles de Johannes Jansz van Bronckhorst ou de Corrège. Diane et Actéon émaillent l’histoire de l’art, de Tiepolo au Parmesan en passant par Giuseppe Cesari. Les Vénitiens Titien et Véronèse, ainsi que Ribera ou Nicolas Poussin, rivalisent de talent pour évoquer Vénus et Adonis dont la déesse amoureuse, désespérée à sa mort, transforme le sang en fleur – l’adonis goutte-de-sang. Nicolas Poussin l’évoque à son tour, l’accompagnant de Narcisse et Hyacinthe, eux aussi devenus fleurs, dans son Empire de Flore.

Autant de paraboles que le Rijksmuseum a l’intelligence de lire de façon contemporaine : Les Métamorphoses ne sont-elles pas avant tout un immense hymne à la nature et à son pouvoir d’imagination ? Végétarien revendiqué, héritier de Lucrèce – l’auteur de De rerum natura (De la nature) –, Ovide y décrit une terre féconde, mais fragile. Sa description de la chute de Phaéton semble aujourd’hui visionnaire.
Fils du dieu Soleil Hélios, l’inconscient emmène le char solaire de son père en un voyage fatal et, s’approchant trop près de la terre, provoque une catastrophe climatique mondiale. « Plus haute est la terre, plus elle est prise par les flammes, décrit Ovide. Fendue, elle se crevasse, sèche quand les sucs se retirent. Les pâturages blanchissent. L’arbre prend feu avec ses feuilles. La récolte, déjà sèche, offre matière à son désastre. C’est se plaindre de peu. De grandes villes et leurs remparts périssent. Des pays avec leur peuple, les feux les font cendres. » Arrow
Métamorphoses
Du 6 février 2026 au 25 mai 2026
Rijksmuseum • 1, Museumstraat • 1071 XX Amsterdam
www.rijksmuseum.nl
PS. JE RENVOI A MON BILLET SUR LÉDA ET LE CYGNE, JUPITER SE TRANSFORMANT EN CET ANIMAL POUR UN ACCOUPLEMENT RADIEUX. ME TOO N’A RIEN A DIRE ET SE CONCENTRE SUR BALTHUS ET SES JEUNES FILLES. MB